C'est rigolo... Une vie d'artiste ! épisode 12

« Pour eux*, vous ne valez pas plus qu’un mètre de trottoir. » Directeur de scène nationale. 2003.

*Conseil municipal

 

1993 : Bon, tout le monde est parti, je vais penser un peu à moi. Je vais faire une chose que je rêve de faire depuis plusieurs années, depuis ma période pré-adolescente. Celle où j’écrivais des pièces policières que j’allais lire chez ma sœur le mercredi après-midi juste à la fin de mes combats hebdomadaires avec mes ennemis sans scrupules : les devoirs de maths. : Cette fois, c’est pour de vrai. Dans ma vraie vie d’artiste : je vais écrire MA pièce. Celle dans laquelle je vais jouer, celle que je vais mettre en scène. J'y réfléchis déjà depuis plusieurs mois. J'ai le sujet. Mais comment aborder ce travail d'écriture ? Je n'ai pas de méthode. Ecrire des pièces policières en pyjama dans sa chambre à 12 ans, c’est facile. Mais, sérieusement, c’est toute une histoire ! J’ai jamais fait ! Tout d'abord, recueillir des témoignages puisque je veux raconter une histoire vécue. Travail pas si évident, il faut poser les bonnes questions au bon moment. Ménager les susceptibilités, flatter les égos, rassurer…

Un jour que je marchais sur le trottoir de ma ville cherchant l'inspiration ou allant tout simplement à la poste, allez savoir, je croise une dame, la mère de "mon pote tout rouge" (voir épisode 1).

-" Oooh ! me dit-elle, comme vous vous entendiez bien tous les deux, toujours à rire, tout le temps, tous les deux. Comment, tu ne l'as pas revu depuis tout ce temps. Tiens, voilà son adresse et son téléphone. Appelle-le, ça lui fera plaisir."

"Mon pote tout rouge" habite maintenant en banlieue Parisienne, près de Vincennes, au sud de la capitale. Ça ne m'étonne pas de lui. Habiter Paris, ça lui ressemble bien. Je passe quelques jours à tergiverser. Il est vrai que le personnage est un peu egocentrique, beau parleur. Mais peut-être, me dis-je, peut-être qu'il a changé. Moi, j'ai changé, hein ? J’ai changé ? alors pourquoi pas lui. Allez, j'appelle !

Le coup de téléphone est joyeux. Même pas mal. Nous nous retrouvons. Il me dit même des choses gentilles. Là, il me surprend ! Nous prenons rendez-vous. Ça tombe bien, il doit rendre visite à sa mère. Il passera donc par notre appartement. Et, en effet, il vient. Il a un peu grossi. Normal, déjà le poids des années. Moi aussi d'ailleurs, je pèse. Et il me propose un projet. Il dirige une compagnie, une association sur Paris. La saison précédente, ils ont monté un spectacle. Une histoire de personnages déjantés prisonniers d’une télévision complètement loufoque : Des squatteurs entrent dans une télé et kidnappe la présentatrice. Il y a cinq comédiens et une comédienne. Il faut reprendre le spectacle mais l'un des comédiens a déclaré forfait. En fait, "mon pote tout rouge" me propose : un, de le remplacer ; deux, une co-production. Le budget est impressionnant, un bon budget Parisien avec des gros chiffres. Ooaaah, je me sens tout petit avec mes prévisionnels. Nous regardons dans la foulée la vidéo de la pièce : séduisante. Si nous acceptons, Nadine et moi, enfin la compagnie, nous serons co-producteur à hauteur de 10%, je remplacerai donc le comédien manquant. Mon salaire sera pris en charge par notre compagnie. Nous jouerons à Paris et dans ma ville, ici, bien évidemment. Tels étaient les arrangements. Pas d'entourloupes : clair.

Je précise, quand même, que je n'ai pas un sou dans mes caisses, que même il commence à y avoir un trou. Qu'une demande de subvention sera faite en septembre, que je ne garantis en aucun cas l'obtention de ladite subvention puisque son attribution ne dépend pas de moi. La demande étant faîte en septembre, la réponse sera pour avril, mai ou juin et si tout va bien, le virement pour septembre ou octobre de l'année suivante soit à peu près un an après la création du spectacle. C'est le système Français. Avec un tel système, nous avons bien le temps de payer des agios sur les découverts et toutes sortes de frais financiers. Les banques se frottent les mains.

" Pas de problème, l'important est que l'on fasse de nouveau équipe !" Rendez-vous est pris en septembre pour les répétitions... A Paris. Je logerai chez lui, pas de problèmes.

Aaaaahhhhh, les comédiens Parisiens qui ont tout vu, tout entendu, tout lu. A Paris, le challenge est simple : toucher le public Parisien. Le public de province n'est même pas un public pour les comédiens Parisiens. D’ailleurs, souvent, les artistes du show business rodent leurs spectacles en Province avant de le jouer sur une scène capitale et tout le monde trouve ça normal.  Braves Provinciaux toujours contents !... Cependant, les dits comédiens acceptent de travailler dans des conditions épiques, qu’aucun provincial n’accepterait, mais PARIS !...

Bien, me voilà à Paris. J'ai la surprise de découvrir que nous répéterons... dans une cave ! Oui, oui. Cela ne semble pas affoler les autres outre mesure. Une cave près de la porte de Clignancourt. Tous les matins, il faut traverser la Capitale avé' le métro. Si ! Si ! Plus d’une heure de trajet. Moi, ça m’affole mais les autochtones sont habitués.  Un des membres de l'équipe est sans ressources pour ne pas dire S.D.F. Il lui arrive de dormir dans la salle de répétitions... Enfin, dans la cave... De temps en temps, il loge chez l'un, chez l'autre. J'ignore comment il s'arrange pour le week-end. Il n'a pas un sou. Le midi, on lui paye sa nourriture. C'est une situation que je ne comprends pas. Comment un groupe puisse fermer les yeux comme si tout était normal. Le chacun pour soi ? Il m'arrivera, pendant mon séjour, de le prendre en charge... Bon... C'est comme ça.

Je découvre lors de ces répétitions ma nature comique. Les autres comédiens ont parfois du mal à retenir leur fous rires lorsque je joue avec eux. Je sais qu’ils ne se moquent pas. Je suis tout surpris moi-même. Il va falloir que je l'accepte. Oui, il est très facile de faire pleurer. Faire rire est beaucoup plus aléatoire et surtout beaucoup plus difficile. C'est une discipline qui demande une attention constante et un dosage ultra précis. Je dois accepter ce… « don » ? Encore aujourd'hui, j’ai de temps en temps du mal à l’assumer. Ce n'est pas évident.

Bon, tout se passe "normalement". Du lundi au vendredi à Paris, le week-end, je retrouve Nadine.

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Décor

Tout aurait pu se passer normalement, sauf que... Un beau matin, le comédien S.D.F me demande une avance sur son salaire. Etant co-producteur à 10%, je ne comprends pas le fondement d'une telle demande. Il me dit que c'est "mon pote tout rouge" qui l'envoie. "Va voir la co-prod !" qu'il lui a dit.

Je demande à "mon pote tout rouge" ce qu'il se passe. Et je découvre que je ne suis pas co-producteur à 10% mais à 50% !

Il me demande d’assurer une part des frais de décors, des affiches (oui, celles-là, nous les avons payées), du transport et autres frais annexes… Je n’en reviens pas étant donné que je lui offre deux mois de mois salaires, défraiements et transports ce qui s’élève à une hauteur avoisinant les 10% de son budget initial. Ceci + les affiches, le compte était pratiquement bon.

Tout son budget mirifique était de la gonflette, de la poudre aux yeux. En fait, il n’a pas un sou vaillent. Ce qui change considérablement la donne. Les jours qui suivront deviendront vite pénibles. "Mon pote tout rouge" me demande tous les trois jours si j'ai des nouvelles des subventions. Alors qu'il sait très bien qu'il y a encore un an d'attente. Et il fait monter la pression à chaque demande. Je ne peux plus loger chez lui. C'est devenu insupportable. En plus, la vie des banlieusards est insupportable !

Paris a ceci de bien, vous pouvez demander l'hospitalité à beaucoup de gens. Je fais comme ça deux ou trois chapelles. Je découvre des quartiers : Belleville, Ménilmontant, je bois une bière au Trocadéro, aïe, aïe, aïe… Je l’a sens passée celle-là ! Puis lassé je prends une chambre d'hôtel près de République. Cela coûte beaucoup d'argent à la compagnie. Je n'ai pas le choix. Le soir, je grignote un repas de choix : chips-coca, dans ma chambre d'hôtel. Le resto deux fois par jour, c'est trop.

La création se passe dans un théâtre près de Barbès. Il y a beaucoup de spectateurs avec des selles de vélo sous leur bras. Une mode à l'époque : le vol des selles de vélos. Beaucoup de Parisiens se déplacent en vélo, surtout dans les milieux branchés. Sont fous ces Parisiens ! J’ai vraiment beaucoup de mal à tout comprendre mais, je vous l’ai dit, je suis naïf !

La situation est très tendue. "Mon pote tout rouge" me harcèle. Je dire ça comme ça. Tout ceci vire au cauchemar. Et allez ! Encore un ! J’avais bien besoin de ça. Je menace de ne pas jouer. Les autres partenaires de scène  me supplient. J'avais déjà enfilé mon manteau... Je cède... Je joue quand même ce soir-là et toute la suite de la série des représentations Parisiennes.

La copine de "mon  pote tout rouge" est présidente de sa compagnie. Il l'envoie en mission commando. C'est elle qui me téléphone pour me réclamer de l'argent. Là, je me fâche ! J'envoie un courrier à son conseil d'administration afin d'exposer la situation. De faire cesser cette pression inutile. "Mon pote tout rouge" voit rouge… Ecarlate !!! Sa réponse sera à la hauteur de sa couardise. Il écrira à la municipalité de notre siège une lettre diffamante. Inutile de préciser ici la teneur mais ce qui est sûr, c'est que ce n'est pas une lettre gentille. Nous avions bien besoin de ça étant donné le contexte déjà difficile puis, tout simplement, une lettre de dénonciation au centre des impôts. Pas moins. Bien dans l'esprit Français des années 40.

Nous sommes donc convoqués au C.D.I pour contrôle fiscal. N'ayant rien à nous reprocher, nous en sommes quittes. Je demande à l'inspecteur la raison d'une telle démarche. "Dénonciation" qu'il me répond. Les choses sont claires.

L'affaire n'ira pas au tribunal (pas de contrat signé) mais il s'en faut de peu. Le spectacle ne sera jamais joué chez nous. Je reste, une fois de plus, sur le carreau, ayant encore une fois servi les intérêts des autres...

Je ne l’ai jamais revu.

Cette fois, en ce début d'année 1994, je suis bien décidé à m'occuper de mes affaires. Qu’on se le dise !

A suivre…

 

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comédien intermittent du spectacle. théâtre vie d'artiste

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